sur la piste de l'ancien douanier

Quel meilleur moyen pour découvrir la Région des Dents du Midi que de l'arpenter à la force des mollets ? Cet exercice, Michel Chesaux l'a pratiqué durant toute sa carrière de douanier. À 71 ans, il ne se lasse pas de parcourir les sommets et les paysages somptueux.


Le rendez-vous est fixé à 15 heures, mais la circulation n'a pas permis à son interlocu­teur d'arriver pile à l'heure. À 15h01, le téléphone sonne : « Vous arrivez bientôt ? Je suis bien au bon endroit ? » Le ton, loin d'être inquisiteur, pose un homme décidé mais fort sympathique.

À priori, Michel Chesaux ne devrait pas voir son agenda dicté par le chronomètre. Depuis 2005, il est à la retraite. Étant sans nul doute l'un des personnages qui a le plus arpenté la région des Dents du Midi, il est originaire de Lavey. « Habitant à deux pas du Valais, j'allais souvent skier dans les Portes du Soleil quand j'étais gamin. Et mon papa, qui était chasseur, m'emmenait parfois avec lui. » Le domaine, il apprendra à mieux le connaître en le sillonnant au quotidien durant sa carrière de douanier. Après avoir suivi la formation nécessaire en 1973, il a effectué une bonne partie de son service à Morgins et à Champéry, en passant aussi par Zermatt, Martigny et Saint-Gingolph. « Sur la fin, nous étions en poste mobile. »

Le périmètre, il peut aujourd'hui presque le parcourir les yeux fermés. Par monts, par vaux et par lacs. « Mon métier m'a mené un peu partout, de Chavanette à Cou en pas­sant par le col de Bostan qui domine Barme. » Toute l'année, son rôle était de contrôler les passages. Avec des différences de méthodes selon les saisons. « Sur les pistes de ski, il fallait se faire discret pour être efficace. Mais nous avons fait de jolies prises », se souvient-il, évoquant notamment le trafic de haschisch et de marijuana. « En été, c'était plus calme. » La mythique époque des contrebandiers étant révolue, c'étaient surtout les randonneurs qu'il fallait surveiller. « Le col de Cou figurant sur le parcours du GR5, il y avait toujours beaucoup de monde... Mais les recoins, je les connaissais tous. »

La relation qu'a nouée Michel Chesaux avec le fond de la vallée d'llliez est intime. Quand il s'alignait au départ du Tour des Dents du Midi - course qu'il a d'ailleurs remportée -, il adorait arriver au niveau des lacs de Soi et d'Anthème. « Des lieux qui sont tout simple­ment magnifiques et qui permettent de communier pleinement avec la nature. »

Le septagénaire, ancien vainqueur de la Patrouille des Glaciers - record à la clef en 1990 avec la patrouille 308 des gardes-frontière - conserve une résistance physique hors norme. « Ce matin, je suis monté jusqu'au col de Cou depuis l'ancien poste de douane de Champéry où j'habite encore. En une heure et quart », relate-t-il. « J'ai beau être à la retraite depuis 12 ans, je fais toujours beaucoup de VTT en été et de peau de phoque en hiver. En par­tant, j'ai croisé un chevreuil. Plus haut, il m'arrive de tomber sur des mouflons, des chamois et des bouquetins. Avant qu'il soit tiré, j'ai aperçu à l'occasion les traces du loup. Mais je n'ai jamais eu la chance de me retrouver en face du prédateur. » À Cou, il s'occupe encore de la cabane. « Au départ, c'était une guérite de la douane. Elle a été mise en vente il y a deux ans et la Commune s'en est portée acquéreuse. Je continue à assurer l'entretien, à vidanger la chaudière et à aérer les draps. »

Au fil des années, Michel a développé une passion très spécifique. C'est que la région est un haut lieu du passage des oiseaux migrateurs avec comme point de transit principal le col de Bretolet. « J'ai tou­jours adoré regarder les aigles. Comme le secteur est colonisé par les ornithologues de fin juillet à fin octobre, j'ai pris goût à leurs pratiques. Souvent sur place, j'ob­serve non seulement les oiseaux, mais aus­si ceux qui les étudient, les dénombrent et les baguent en collaboration avec la station ornithologique de Sempach où sont trans­mises toutes les données. » Si le gros du passage des rapaces - ses préférés - com­mence à la mi-août, les martinets noirs sont visibles dès fin juillet. « Les milans noirs sont en général les premiers à partir. Mon espèce favorite reste cependant le gypaète, qu'on a la chance d'apercevoir parfois, vu qu'un couple niche pas très loin. Je fais d'ailleurs partie du Réseau gypaète suisse occidentale. »
 

Elles sont belles, ces Dents du Midi. Je ne les changerais pour rien au monde.

Michel Cheseaux

Comme les a peintes Hodler, les Dents du Midi semblent receler une magie propre. Que Michel Chesaux fait parfois partager aux aînés de la vallée d'llliez, mais aus­si à ses petits-enfants Mathéo, Audrey, Yoann et Maéva en les guidant vers ses re­coins secrets. Ce qui ne l'empêche pas de prendre parfois du recul. « Un jour, j'étais aux Ruinettes à Verbier avec des présidents de commune qui devaient prendre des dé­cisions liées à la Patrouille des Glaciers. Moi je regardais au loin et je leur disais : elles sont belles ces Dents du Midi... Je ne les changerais pour rien au monde. »